Chemise blanche en cours de montage sur une table de couture

Pourquoi fabriquer ses vêtements soi-même aujourd’hui ?

On vit entourés de vêtements. On les enfile le matin, on les empile dans nos placards, on les oublie sur une chaise… Ils font partie de notre quotidien. Deux clics suffisent pour acheter une chemise ou un pantalon et les recevoir quelques jours plus tard. Les vêtements sont devenus très (très) accessibles.

Alors pourquoi passer plusieurs heures à coudre les siens ?

Évidemment, parce qu’en fabriquant un vêtement, on ne fabrique pas qu’un vêtement. On se lance dans une épopée, à chaque projet. On aiguise son œil, on comprend sa construction, on dompte une matière, on choisit ce qui le compose. On choisit la coupe, on adapte les vêtements à son corps, on acquiert un véritable savoir-faire. Et, surtout, surtout, on crée des pièces que l'on a réellement envie de porter.

On commence avec l’ambition de faire une jupe. Quelques années plus tard, on a des opinions très arrêtées sur l’entoilage.

Ça dérape vite !

Choisir ce qu’on porte

Quand on achète un vêtement, on choisit parmi ce qui existe. Cette robe-là, mais en vert bouteille seulement. Cette chemise qui vient avec ces manches froncées. Ce pantalon presque parfait, si ce n’est qu’il n’a pas de poche.

Quand on fabrique ses vêtements, on choisit, à chaque étape : la forme, la matière, le tissu, la longueur, les boutons, les finitions. Bien sûr, au début, on suit religieusement le patron — c’est déjà bien assez de boulot. Mais assez rapidement, on prend des libertés : on rallonge, on enlève le col, on change les manches. Le patron devient une base plutôt qu’une autorité suprême.

Plis épinglés sur un vêtement en cours de création sur mannequin

Évidemment, la liberté a ses limites. Comme le dit une collègue modéliste, un vêtement est toujours un compromis entre l’esthétique, la technique et le confort (je vous laisse méditer ces sages paroles !). Parfois, l’idée magnifique qu’on avait en tête rencontre brutalement la réalité. Alors on ajuste, on découd, on renonce parfois. 

Mais ce vêtement-là, on ne l’a pas simplement choisi : on l’a composé. 

Changer notre regard sur les vêtements

Un vêtement fini cache très bien son jeu. Une chemise sur un cintre paraît innocente, comme ça. Mais quand on en fabrique une, on découvre un monde, jusque-là invisible : le modélisme, le droit-fil, l’entoilage, le montage, les boutonnières, les finitions. ET le repassage. Beaucoup de repassage.

Après tout ce travail, ce temps passé courbés sur notre table de coupe, forcément, on ne regarde plus les vêtements de la même manière. Je le vois avec mes élèves : les matières changent de statut, elles ont un poids, une tenue, un toucher. Puis vient le moment où on commence à retourner les vêtements dans les magasins. Coutures, doublures, ourlets, raccords, composition… Le fameux syndrome de la veste retournée !

L’œil s’affine et on devient plus exigeant, dans nos gestes aussi. Un détail sur notre chemise en cours, qui serait passé inaperçu six mois auparavant, devient soudain impossible à ignorer. « Non, je vais le refaire. Sinon ça va m’énerver. »

Très bon signe !

Coudre des vêtements adaptés à son corps

Un patron du commerce est construit à partir d’un tableau de mesures standardisées. Le corps humain, visiblement, n’est pas au courant :) On peut avoir une poitrine correspondant à un 38, un bassin en 40 et des épaules qui ont décidé de faire leur vie. Rien d’exotique là-dedans : c’est même plutôt la norme.

À l’atelier, j’entends régulièrement : 

« Les pantalons ne me vont jamais », 

« Mes épaules sont bizarres », 

« Je ne peux pas porter cette forme ».

Alors on regarde le patron. Il s’agit de déplacer une pince, reprendre une épaule, ajouter de la longueur, modifier un volume : quelques centimètres peuvent tout changer au confort, au tomber, aux proportions, et in fine, à l’élégance.

Essayage d'une toile de pantalon pour retoucher et ajuster la pièce.

C’est une idée que j’aimerais qu’on apprenne plus tôt : ce n’est pas le corps qu’il faut corriger. Le vêtement, en revanche, oui. 

« Mon corps ne rentre pas dans ce vêtement » 

devient 

« ce vêtement n’a pas été construit pour mon corps ».

La deuxième version est largement plus sympathique !

Faire ses vêtements soi-même : la fierté !

Les premiers vêtements cousus main ne sont pas parfaits. Soyons honnêtes : il ne le sont même pas du tout ! La couture est un peu de travers, la poche recommencée quatre fois en garde les stigmates, la boutonnière numéro 6 a décidé de ne ressembler à aucune autre. And so what ?

Il y a un moment que j’adore dans les cours : celui où le vêtement est terminé et où l’élève regarde immédiatement le défaut.

« Oui mais là, ma couture… » 

Certes. Mais là, surtout, IL Y A UNE CHEMISE. Une vraie. Avec un col, des manches, des poignets, des boutonnières. Quelques heures auparavant, tout ça n’était encore qu’un coupon de tissu. On la porte ensuite avec une fierté particulière parce qu’on sait exactement ce qu’elle contient : les heures, les erreurs, les reprises et tous les gestes qu’on ne savait pas faire avant. 

Couture d’un vêtement imprimé à la machine à coudre

Quelques vêtements plus tard, on regarde le premier et on mesure le chemin parcouru, le savoir-faire engrangé. Cette petite seconde où quelqu’un réalise : « C’est moi qui ai fait ça. », je ne m’en lasse pas !

Désirer ses vêtements

Ça, c’est ma marotte : le désir de l’objet.

Prêt-à-porter. On utilise tellement cette expression qu’on oublie presque son sens : le vêtement est prêt. Il attend sur son cintre, on l’essaie, on l’achète, on repart avec.

Ma grand-mère raconte qu’elle achetait son tissu puis « l’amenait chez la cousette ». Il fallait discuter du modèle, prendre les mesures, faire plusieurs essayages et patienter avant de pouvoir enfiler sa pièce. Il fallait attendre quoi. 

Le prêt-à-porter a effacé cette attente — et c’est parfois très bien. Mais attendre nous laisse le temps de désirer. C’est ce temps long qu’on retrouve quand on fabrique un vêtement. Il existe dans notre tête, prend forme peu à peu, bien avant d’être terminé. On cherche le patron le plus juste, le tissu adapté, les boutons. On compare, on touche, on change d’avis. On coupe, on vérifie sur soi, on ajuste, puis on découd finalement le col pour le recommencer. Une idylle ! 

Et non, je ne fabrique pas toute ma garde-robe

Attention, je ne suis pas une ayatollah ! Je couds certains vêtements, j’en achète d’autres et j’en transforme parfois.

Savoir coudre, c’est aussi pouvoir raccourcir une robe, changer une fermeture, reprendre un pantalon ou modifier une manche. Une fois qu’on comprend comment un vêtement est construit, il n’est plus sacré : on ose intervenir dessus.

Savoir coudre ne résoudra malheureusement pas tous les problèmes de l’industrie textile. Mais ça donne davantage de possibilités : fabriquer, modifier, réparer, adapter, inventer.

Alors, pourquoi fabriquer ses vêtements soi-même ?

Parce qu’on choisit davantage. Parce qu’on comprend ce qu’on porte. Parce qu’on peut l’adapter à son corps. Parce qu’on apprend à regarder. Et parce qu’il y a une fierté assez dingue à enfiler un vêtement qu’on a fabriqué soi-même.

Coudre ses vêtements peut être une manière de se réapproprier ces objets si quotidiens : les sortir du prêt-à-porter pour les rendre siens, vraiment.

On commence avec l’idée de réaliser cette jupe dont on rêve et qu’on ne trouve nulle part. Puis on retourne les vestes dans les magasins, on touche discrètement tous les tissus, et on examine les finitions des inconnus dans le bus. 

Voilà. Ça a dérapé !

Pour assister à un dérapage, pardon, un cours de couture, c’est par ici !

Deux personnes penchées sur le patron : Élève travaillant sur un patron de couture à l’atelier


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1 commentaire

Prendre le temps de réaliser pour soi La pièce unique dont chacun sera fier/re
Quel bel éloge de la lenteur ,de l humilité et du travail pas à pas . Superbe!

Gardelle

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